« Chico & Rita » : Rencontre avec Fernando Trueba, l’un des deux réalisateurs du film

Image extraite du film Chico et Rita.
Chico & Rita, Fernando Trueba et Javier Mariscal, 2011 © 2008 REZO FILMS - All Rights Reserved. © Fernando Trueba Producciones Cinematográficas S.A., Estudio Mariscal S.A., Magic Light Pictures (Chico & Rita) IOM Limited

A l’occasion de la sortie du film Chico & Rita, le réalisateur Fernando Trueba se confie dans un entretien passionnant à propos de son amour pour la musique cubaine et ses influences.

Quand avez-vous commencé à faire ce film ?

J’ai commencé à travailler sur CHICO & RITA en 2004. Il s’agissait d’abord de développer une première version du scénario et du story-board, puis de chercher des financements, trouver la musique, créer les personnages, etc. Durant ces trois dernières années, nous avons fait appel aux animateurs et au reste de l’équipe technique, mais la production a commencé bien en amont.

Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur votre rencontre avec la musique cubaine et avec le maestro Bebo Valdés, et m’expliquer ce qui vous a attiré dans sa musique et son histoire ?

J’avais croisé Bebo plusieurs fois en Espagne et ailleurs au fil des ans, notamment lorsque l’acteur Andy Garcia et Cachao ont commencé à travailler ensemble dans les années 1990 pour son documentaire CACHAO… COMO SU RITMO NO HAY DOS. Mais notre vraie rencontre remonte au moment où j’ai proposé à Bebo de jouer avec Cachao dans CALLE 54 ; c’est à cette occasion qu’est née notre longue amitié, doublée d’une collaboration fertile. Nous avons vraiment fait connaissance. Avant de commencer à travailler sur les détails de la musique, j’ai filmé quelques séquences, des vignettes, avec certains musiciens. Puis nous sommes allés en Suède, et c’est là que j’ai ressenti ce qui s’apparente presque à un coup de foudre. Je filmais Bebo qui me parlait tout en marchant dans la neige, et j’ai eu comme un déclic qui m’a amené plus tard à produire l’album El Arte del Sabor, un trio entre Bebo, Cachao et Carlos « Patato » Valdez (avec la participation de Paquito D’Rivera). C’est là que j’ai réalisé l’importance de réunir ces légendes, en particulier Bebo et Cachao, qui se connaissaient depuis l’enfance ; je voulais vraiment immortaliser ces retrouvailles historiques après tant d’années passées à des kilomètres l’un de l’autre (Bebo vivait à Stockholm et Cachao à Miami).

De plus, après avoir filmé une ou deux séquences avec eux en studio, je savais que j’aurais été fou de ne pas aller plus loin. Il était de mon devoir d’agir et de faire connaître la contribution considérable de Bebo à l’histoire de la musique. J’ai produit d’autres albums de Bebo par la suite : Lágrimas Negras, un album de duos avec Fernando Britos (We Could Make Such Beautiful Music Together), le double album Bebo de Cuba, l’album Bebo où il est seul au piano, puis un autre album en duo avec le contrebassiste Javier Colina (Live at the Village Vanguard), et bien sûr tout récemment l’album en duo avec son fils Chucho (Juntos Para Siempre).

Pour moi, la décennie 2000-2010 a été celle de Bebo, non seulement parce qu’il a effectué un nombre d’enregistrements considérable, mais aussi parce qu’il a connu une sorte de renaissance, qui l’amène aujourd’hui à faire salle comble à travers l’Europe ou New York et à remporter quantité de Grammy Awards et de Latin Grammy Awards. Je n’oublie pas non plus le documentaire musical que j’ai produit, LE MIRACLE DE CANDEAL (EL MILAGRO DE CANDEAL), dans lequel on suit Bebo à l’occasion d’un voyage au Brésil et de sa collaboration avec Carlinhos Brown et d’autres musiciens brésiliens contemporains.

Javier Mariscal est parvenu à restituer l’essence de La Havane des années 1940 et 1950, ainsi que celle de New York, à travers des dessins d’une grande beauté, regorgeant de détails et de couleurs éclatantes. On retrouve son « empreinte » visuelle dans beaucoup de vos œuvres, qu’il s’agisse de pochettes d’albums ou du graphisme d’un film. Comment avez-vous rencontré Javier, et comment s’explique votre amour partagé pour la culture cubaine ?

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour le travail de Javier, pour ses dessins, ses tableaux, etc. Quand j’étais jeune, le tout premier tableau que j’ai offert à ma femme lorsque nous avons emménagé ensemble était de lui. Mais nous ne nous connaissions pas du tout avant de travailler ensemble sur CALLE 54. Alors que j’en étais au montage du film, j’ai pensé à lui pour l’iconographie liée au projet. Je lui ai montré une version encore inachevée, et il a tout de suite été emballé. Comme moi, Javier est un « Cubaphile » impénitent, un grand amateur de musique cubaine, de jazz, etc. Ce film a marqué les débuts de notre amitié et de notre collaboration professionnelle. Mais cette fois, je dois dire que c’est d’abord mon envie de travailler avec Mariscal qui m’a poussé à faire CHICO & RITA. J’ai vu certains des dessins de la Vieille Havane qu’il avait préparés pour un projet, et ces images magnifiques m’ont tout de suite inspiré. C’est comme si une petite ampoule s’était allumée, vous voyez ? Et je lui ai dit : « Xavi, utilisons tes dessins pour faire un film. On commencerait à La Havane dans les années 1940, on ajouterait l’histoire de Bebo,et cette musique que nous aimons tant… ». Je me suis tout de suite mis à l’écriture du scénario (avec Ignacio Martínez de Pisón) qui s’est quasiment écrit tout seul. Il ne raconte pas l’histoire d’une personne en particulier, mais celle de Chico, qui symbolise toute une génération de musiciens cubains : ceux qui ont quitté l’île, et ceux qui y sont restés ; une histoire nourrie à la fois par la « redécouverte » récente de nombre de ces trésors musicaux, comme ceux que l’on peut voir dans BUENA VISTA SOCIAL CLUB, par la résurrection de la carrière de Cachao par Andy Garcia, et par ma propre aventure avec Bebo.

Image extraite du film Chico et Rita.
Chico & Rita, Fernando Trueba et Javier Mariscal, 2011 © 2008 REZO FILMS – All Rights Reserved. © Fernando Trueba Producciones Cinematográficas S.A., Estudio Mariscal S.A., Magic Light Pictures (Chico & Rita) IOM Limited

Les compositions de Bebo au piano ainsi que ses arrangements occupent une place de choix dans le film. Avez-vous enregistré beaucoup de nouveaux morceaux pour ce film ?

La plupart des morceaux que l’on entend dans CHICO & RITA ont été enregistrés ces dernières années entre New York et La Havane, et dans une moindre mesure à Madrid pour Bebo, qui ne voyage plus beaucoup désormais. En tant que producteur, le choix d’enregistrer autant de nouveaux morceaux m’a semblé vital, car je ne voulais pas me contenter de mélanger une série de vieux classiques et d’en acheter les droits, au risque de me retrouver au final avec une bande originale qui ressemble à une compilation. Même s’il y a beaucoup de pépites parmi ces anciens enregistrements, je ne voulais pas que la musique ait l’air démodée. C’était essentiel pour le film que les grands classiques de Bebo et d’autres musiciens cubains aient l’air revivifiés, originaux et neufs.

Vous ajoutez à l’histoire personnelle de Chico (inspirée en grande partie par la vie de Bebo) à Cuba et à l’étranger plusieurs pans de l’histoire du jazz et de la musique cubaine, y compris le rôle fascinant qu’ont pu jouer des musiciens comme Chano Pozo, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Nat “King” Cole, Thelonious Monk et bien d’autres.

Notre mission était de trouver des musiciens capables non seulement de jouer parfaitement sur la bande originale, mais aussi d’interpréter les morceaux dans l’esprit et le style des célébrités que l’on croise dans le film : Chano Pozo, Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Monk, etc. Je sais qu’il est essentiel pour un musicien d’exprimer son identité, son style unique ; le défi était donc d’invoquer l’esprit de ces grands personnages historiques tout en permettant aux musiciens de briller. Donc à bien des égards, les musiciens de studio que l’on entend dans le film ont fait un véritable travail d’acteur, en interprétant un personnage autant que la musique elle-même. Nous avons fait appel au saxophoniste cubain Germán Velazco pour jouer Parker, à Michael Philip Mossman dans le rôle de Dizzy et à Jimmy Heath dans le rôle de Ben Webster. Nat King Cole est interprété par son propre frère Freddy Cole, que j’adore et avec qui j’ai eu la chance de travailler sur d’autres projets. Pedrito Martínez prête sa voix à Miguelito Valdés, et Chano est incarné par le percussionniste cubain Yaroldi Abreu. Évidemment, le plus important pour nous était d’avoir Bebo au piano sur la plupart des morceaux du film et lorsque Chico se met à jouer. Quant à la musique d’époque utilisée dans le film, je tenais à utiliser la version originale de Manteca par Dizzy (utilisée dans la désormais tristement célèbre scène du jukebox avec Chano Pozo). D’anciens morceaux de Bebo ont aussi été utilisés comme fond sonore, lorsque la musique joue un rôle moins important. Mais en travaillant sur ce film, j’avais toujours la musique en tête, elle ne passait jamais au second plan. Pendant le tournage, je visualisais toujours les scènes avec la musique. Nous avons aussi filmé les musiciens pendant qu’ils enregistraient, pour que l’animation soit aussi fidèle que possible.

L’animation est effectivement un détail important, avez-vous procédé de la même manière pour le mouvement des danseurs ?

Nous voulions également nous assurer que les scènes de danse demeurent fidèles à la période (Cuba dans les années 1940 et 1950), et montrer la façon de danser des Cubains de l’époque, qui est différente de celle des jeunes générations. Nous sommes donc allés à La Havane et avons consulté un danseur très connu, Ángel Santos, mais aussi une troupe de danseurs plus âgés, l’Asociación de Bailarines de Jazz de Santa Amalia (dont les membres ont 70, 80 ans ou plus) et nous avons filmé ces groupes et ces couples en train de danser afin d’avoir un point de référence. Nous avons joué plusieurs morceaux de la musique du film et avons filmé sous différents angles dans le but de synchroniser les mouvements des personnages animés et de les rendre aussi réalistes que possible. C’était à la fois une idée folle et beaucoup de travail, mais finalement ça en valait la peine.

Rita est l’un des personnages les plus sensuels et sulfureux que l’on ait jamais vu dans un film d’animation, Jessica Rabbit (QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?) mise à part. Qui vous a inspiré ce personnage de femme forte et comment avez-vous choisi Idania Valdés pour interpréter ses chansons ?

Nous ne nous sommes pas basés sur une personne ou une chanteuse de cette période en particulier. Physiquement, il y avait un certain nombre de maniérismes que nous souhaitions restituer, notamment ceux de l’actrice cubaine qui joue Rita (Limara Meneses), mais dans le cas de Rita, le personnage s’est révélé naturellement. J’ai ensuite organisé un casting de chanteuses à La Havane, mais honnêtement, j’espérais trouver une interprète dont la voix se distinguerait de celles de nombreuses chanteuses actuelles au style, disons, percutant. Ce n’est pas que je n’apprécie pas ce style, mais j’envisageais plutôt pour Rita une voix qui sorte de l’ordinaire, un son différent, plus moderne, pareil à un murmure, comme si elle ne chantait rien que pour vous. Enregistrer en studio avec Idania Valdés (la fille d’Amaldito Valdés, rendu célèbre grâce au Buena Vista Social Club) a été très intéressant, car en réalité, sa voix est très puissante, mais je voulais qu’elle la contienne en pensant au personnage.

CHICO & RITA se distingue aussi par sa manière d’aborder l’impact réel de questions politiques, raciales et socio-économiques…

Dès le moment où Javier Mariscal et moi nous sommes attelés au film, notre idée directrice n’a jamais changé : cette histoire devait être un boléro. Comme dans une chanson, cette histoire où un couple se déchire puis se retrouve après un certain laps de temps doit donner l’impression de deux bateaux perdus en mer. Mais sans oublier l’histoire que nous souhaitions raconter : celle de la musique cubaine, de l’évolution de ses musiciens au fil du temps et les nombreux, très nombreux événements qui se sont déroulés non seulement sur l’île mais partout ailleurs.

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